{"id":11328,"date":"2023-06-22T08:30:29","date_gmt":"2023-06-22T12:30:29","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/?p=11328"},"modified":"2023-06-22T08:30:31","modified_gmt":"2023-06-22T12:30:31","slug":"entretien-avec-leila-inksetter","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs-test.uqam.ca\/index.php\/2023\/06\/22\/entretien-avec-leila-inksetter\/","title":{"rendered":"Entretien avec Leila Inksetter"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Leila Inksetter est professeure au D\u00e9partement de sociologie de l&rsquo;UQAM et a v\u00e9cu une bonne partie de sa vie en Abitibi-T\u00e9miscamingue, o\u00f9 elle a notamment oeuvr\u00e9 comme arch\u00e9ologue. Sa th\u00e8se doctorale en anthropologie, r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, se penche sur les interactions entre les Autochtones des lacs Abitibi et T\u00e9miscamingue et les Eurocanadiens, dont les missionnaires. Leila Inksetter fait appel \u00e0 de nombreuses sources afin de d\u00e9velopper une vision globale de l\u2019histoire autochtone.<\/em> <em>Dans le cadre de sa conf\u00e9rence donn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;UQAM en avril dernier, elle a accord\u00e9 un entretien \u00e0 Camille Champagne-Tremblay, membre \u00e9tudiante du CHRS.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Camille Champagne-Tremblay (CCT)&nbsp;: Votre th\u00e8se doctorale, publi\u00e9e chez Septentrion en 2017, se penche sur l&rsquo;histoire des Algonquins du lac Abitibi et du lac T\u00e9miscamingue. Le terme \u00ab&nbsp;Algonquin&nbsp;\u00bb est polys\u00e9mique. Pourquoi avez-vous choisi ce terme?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Leila Inksetter (LI)&nbsp;: Les choses \u00e9voluent rapidement au niveau de la terminologie. En 2017, au moment d\u2019\u00e9crire ma th\u00e8se, je voulais utiliser un terme pour parler des groupes algonquins ou de la r\u00e9gion de l&rsquo;ouest du Qu\u00e9bec. Le probl\u00e8me que j&rsquo;avais \u00e0 ce moment-l\u00e0, c&rsquo;est qu&rsquo;il n\u2019y avait pas de terme consensuel pour d\u00e9signer l&rsquo;ensemble des groupements pr\u00e9sents dans l\u2019espace g\u00e9ographique \u00e0 l\u2019\u00e9tude. Certains privil\u00e9gient le terme \u00ab&nbsp;Anishinabe&nbsp;\u00bb,qui commence d\u2019ailleurs \u00e0 s&rsquo;implanter. Et d&rsquo;autres pr\u00e9f\u00e9raient \u00eatre \u00ab&nbsp;Algonquins&nbsp;\u00bb. Comme je parlais de tout le monde, j&rsquo;ai choisi d&rsquo;utiliser le terme \u00ab&nbsp;Algonquin&nbsp;\u00bb qui \u00e9tait, \u00e0 ce moment-l\u00e0, plus usuel qu\u2019aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n\n\n\n<p>En 2023, la situation s&rsquo;est un peu invers\u00e9e. Aujourd&rsquo;hui, le terme \u00ab&nbsp;Anishinabe&nbsp;\u00bbest plus r\u00e9pandu, on peut l\u2019entendre dans des m\u00e9dias comme Radio-Canada. Il n\u2019est tout de m\u00eame pas compl\u00e8tement consensuel. Maintenant, dans mes \u00e9crits, j&rsquo;utilise les deux termes, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;Algonquins-Anishinabek&nbsp;\u00bb, pour tenir compte de cette pr\u00e9sence plus appuy\u00e9e du terme \u00ab&nbsp;Anishinabek&nbsp;\u00bb qui n&rsquo;\u00e9tait pas aussi utilis\u00e9 en 2017. Ma pratique d\u00e9nominative a donc \u00e9volu\u00e9 avec les ann\u00e9es en fonction de la terminologie qui est en changement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CCT&nbsp;: Pourquoi ce terme ne fait-il pas l\u2019unanimit\u00e9? O\u00f9 se trouvent les points de tension?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>LI&nbsp;: Si le terme ne fait pas l\u2019unanimit\u00e9, c\u2019est qu\u2019il renvoie \u00e0 plusieurs r\u00e9alit\u00e9s. Aujourd&rsquo;hui, on emploie l&rsquo;expression \u00ab&nbsp;nation&nbsp;\u00bb pour d\u00e9signer une sorte d&rsquo;entit\u00e9 \u00ab&nbsp;supra-bande&nbsp;\u00bb, donc une entit\u00e9 nationale qui regrouperait des bandes sous-jacentes. Sauf que cette unit\u00e9 <em>nationale<\/em> n&rsquo;existait pas dans le pass\u00e9. C&rsquo;est une construction plus r\u00e9cente qui vient poser une difficult\u00e9 au niveau de la d\u00e9signation. Ce n&rsquo;est toutefois pas exclusif aux peuples autochtones que d&#8217;employer des termes de peuples contemporains, qui renvoient \u00e0 des unit\u00e9s sociales contemporaines, lorsqu\u2019on les emploie dans le pass\u00e9. C&rsquo;est un d\u00e9fi qui existe en histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le terme \u00ab&nbsp;Algonquin&nbsp;\u00bb a une lointaine existence. On le retrouve d\u00e8s le 17e si\u00e8cle. Ce terme a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00ab&nbsp;\u00e9lastique&nbsp;\u00bb puisque, selon diff\u00e9rentes \u00e9poques, il renvoyait \u00e0 diff\u00e9rents groupements. Le terme a d\u00e9j\u00e0 fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un tr\u00e8s grand groupe de personnes et, \u00e0 d\u2019autres \u00e9poques, il renvoyait \u00e0 un petit groupe de personnes. Sa d\u00e9finition \u00e9volutive et son \u00e9lasticit\u00e9 rendent donc difficile son emploi. L&rsquo;autre probl\u00e8me de ce terme est qu\u2019il ne provient pas de la langue parl\u00e9e par les gens d\u00e9sign\u00e9s par ce terme. Il leur a en effet \u00e9t\u00e9 accol\u00e9, probablement par erreur, mais a toutefois \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9 dans l\u2019usage.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 ces critiques, certain.e.s s\u2019identifient \u00e0 ce terme et l\u2019emploient pour se d\u00e9signer puisqu\u2019il permet de s\u2019ancrer dans une histoire lointaine. D&rsquo;autres pr\u00e9f\u00e8rent tout de m\u00eame employer \u00ab&nbsp;Anishinabe&nbsp;\u00bb, qui veut dire \u00ab&nbsp;humain&nbsp;\u00bb, qui ne renvoie pas \u00e0 une entit\u00e9 nationale. Ce sont tous ces niveaux de complexit\u00e9 qui cohabitent dans l\u2019emploi de ces termes et dont il faut tenir compte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CCT&nbsp;: Dans votre livre, vous mentionnez que les recherches et les \u00e9crits actuels analysent souvent la relation entre l&rsquo;\u00c9tat et les Autochtones sous un angle de r\u00e9pression et d&rsquo;assimilation. Malgr\u00e9 le fait que cet angle soit tout \u00e0 fait adapt\u00e9 \u00e0 certaines situations, vous consid\u00e9rez qu&rsquo;il ne s&rsquo;applique pas aux groupes algonquins que vous avez \u00e9tudi\u00e9s. En quoi cette grille ne cadre-t-elle pas avec votre \u00e9tude?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>LI&nbsp;: Je pense effectivement que cette grille s\u2019adapte bien \u00e0 l\u2019\u00e9tude de l\u2019histoire autochtone en g\u00e9n\u00e9ral. Si cette analyse ne pouvait pas \u00eatre utilis\u00e9e dans mon \u00e9tude, c\u2019est en raison de la temporalit\u00e9 de cette derni\u00e8re. Plusieurs changements ont eu lieu pendant la p\u00e9riode \u00e9tudi\u00e9e, mais on ne peut toutefois pas dire que l\u2019\u00c9tat est intervenu de mani\u00e8re soutenue, il \u00e9tait m\u00eame peu pr\u00e9sent. Lorsque j\u2019ai d\u00e9but\u00e9 ma th\u00e8se, je ne m\u2019attendais d\u2019ailleurs pas \u00e0 cette absence de l\u2019\u00c9tat. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, le 19e si\u00e8cle est une p\u00e9riode de r\u00e9pression et d\u2019assimilation des Autochtones avec, notamment, la mise en place de lois et de mesures r\u00e9pressives. Simplement, les groupes concern\u00e9s par ma th\u00e8se ne semblent pas avoir v\u00e9cu cette r\u00e9pression puisque l\u2019\u00c9tat n\u2019est pas intervenu sur ce territoire \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont davantage des missionnaires qui \u00e9taient pr\u00e9sents sur le territoire et ils se sont d\u2019ailleurs grandement adapt\u00e9s aux groupes autochtones en pr\u00e9sence. Cette adaptation \u00e9tait r\u00e9ciproque puisque les Autochtones ont int\u00e9gr\u00e9 de nombreux \u00e9l\u00e9ments de la religion catholique \u00e0 leurs pratiques. \u00c0 la suite de mes recherches, j\u2019ai donc constat\u00e9 que l\u2019\u00e9change entre ces deux acteurs s\u2019\u00e9tait fait de mani\u00e8re presque \u00e9gale en raison des rapports de force qui n\u2019\u00e9taient pas encore in\u00e9gaux pendant une partie du 19e si\u00e8cle. Si ces \u00e9changes se sont d\u2019abord faits dans une certaine \u00e9galit\u00e9, un changement dans ces rapports de force s\u2019op\u00e8re avec la progression du 19e si\u00e8cle, qui est caract\u00e9ris\u00e9 par un accaparement du territoire de plus en plus grand.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CCT&nbsp;: Suite \u00e0 votre observation, vous soulevez que les deux groupes algonquiens \u00e9tudi\u00e9s n&rsquo;ont pas eu la m\u00eame exp\u00e9rience pendant le 19e si\u00e8cle. Quels sont les \u00e9l\u00e9ments qui expliquent cette diff\u00e9rence et comment s&rsquo;est-elle traduite?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>LI&nbsp;: La grande diff\u00e9rence, c&rsquo;est le facteur g\u00e9ographique ou g\u00e9omorphologique: la ligne de partage des eaux. Le lac Abitibi est situ\u00e9 dans le bassin versant de la baie James, donc les eaux s&rsquo;\u00e9coulent vers le nord. Cette zone-l\u00e0 n\u2019a donc pas \u00e9t\u00e9 exploit\u00e9e par l\u2019industrie foresti\u00e8re au 19e si\u00e8cle, contrairement aux cours d\u2019eaux s\u2019\u00e9coulant dans le fleuve Saint-Laurent. La r\u00e9alit\u00e9 du T\u00e9miscamingue est donc la m\u00eame que la Mauricie ou certaines zones du lac Saint-Jean qui ont fait l&rsquo;objet d&rsquo;une exploitation foresti\u00e8re. Ces zones ont ensuite v\u00e9cu une colonisation eurocanadienne puisque le sol \u00e9tait propice \u00e0 l&rsquo;agriculture. Contrairement au lac T\u00e9miscamingue, la zone autour du lac Abitibi n&rsquo;a fait l&rsquo;objet ni de foresterie ni de colonisation pendant toute la p\u00e9riode \u00e0 l\u2019\u00e9tude. C&rsquo;est seulement apr\u00e8s la construction du chemin de fer qui visait \u00e0 d\u00e9passer cette barri\u00e8re naturelle que la zone, le bassin versant de la baie James, a pu faire l&rsquo;objet de d\u00e9veloppement forestier, d&rsquo;une colonisation planifi\u00e9e ou encore de d\u00e9veloppement minier. Ces changements n\u2019auront toutefois lieu que plus tard dans le 20e si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai donc choisi ces deux groupes qui me permettaient de faire un comparatif en isolant le param\u00e8tre des changements territoriaux ou de la colonisation. Je voulais \u00e9tudier, par exemple, l&rsquo;introduction du catholicisme qui a eu lieu \u00e0 peu pr\u00e8s en m\u00eame temps pour les deux zones. En isolant le param\u00e8tre du changement dans l&rsquo;occupation territoriale par les colons eurocanadiens, j\u2019ai pu observer que l\u2019int\u00e9gration du catholicisme s\u2019est faite \u00e0 peu pr\u00e8s au m\u00eame rythme autour du lac Abitibi qu\u2019autour du lac T\u00e9miscamingue. J\u2019ai aussi pu observer que l\u2019int\u00e9gration du catholicisme ne s\u2019est pas faite de mani\u00e8re dramatique ou par contrainte, tel que j\u2019aurais pu croire. En effet, la religion catholique et l\u2019animisme ont des points communs qui ont permis aux Autochtones d\u2019int\u00e9grer facilement des pratiques catholiques \u00e0 leur vision animiste du monde. Dans la vision animiste du monde, les \u00eatres peuplent le cosmos et ont un pouvoir d\u2019agir sur le futur. C\u2019est quelque chose que l\u2019on peut retrouver dans la religion catholique avec la pens\u00e9e qui veut qu\u2019un individu puisse poser des gestes et des actions qui ont un impact sur le futur. Alors, lorsque le missionnaire proposait une pri\u00e8re pour une p\u00eache fructueuse, la pratique \u00e9tait adopt\u00e9e. Un autre exemple de points communs dans les deux religions est que les objets peuvent avoir un pouvoir. Les chapelets protecteurs de maladie n\u2019apparaissent donc pas comme une pratique absurde pour les Algonquins.<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9ponse qui permet de comprendre une int\u00e9gration du catholicisme qui se fait plut\u00f4t sans heurt est l\u2019existence d\u2019une personne sp\u00e9ciale ayant les capacit\u00e9s de communiquer avec les forces externes. Pour la religion catholique, cette personne est le missionnaire. Dans le cas des Autochtones en pr\u00e9sence, ces personnes sp\u00e9ciales sont les <em>shamans<\/em>. D\u2019ailleurs, certains <em>shamans<\/em> \u00e9taient craints puisqu\u2019ils \u00e9taient r\u00e9put\u00e9s comme \u00e9tant malveillants. Cette malveillance \u00e9tait due au fait que ces derniers pouvaient \u00eatre habit\u00e9s par de mauvais esprits qui leur faisaient poser des actions telles que jeter des mauvais sorts ou encore tuer quelqu\u2019un. Le missionnaire, n\u2019ayant pas le pouvoir de poser des actions malveillantes, est alors moins craint que certains <em>shamans<\/em>. Les <em>shamans <\/em>bienveillants, pour leur part, se sont vu attribuer des positions importantes, ont \u00e9t\u00e9 valoris\u00e9s et int\u00e9gr\u00e9s aux pratiques religieuses.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CCT&nbsp;: Lors de vos recherches dans les archives et la documentation, vous avez fait face \u00e0 certaines surprises historiques, des r\u00e9alisations qui viennent remettre en question des id\u00e9es re\u00e7ues sur l&rsquo;histoire autochtone. L\u2019une de celles-ci est le nombre r\u00e9duit, voire l\u2019absence, de cervid\u00e9s du territoire dans ces espaces qui sont aujourd&rsquo;hui reconnus pour la chasse \u00e0 l&rsquo;orignal. Quel impact cette d\u00e9couverte a-t-elle eu sur les connaissances territoriales? &nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>LI&nbsp;: C&rsquo;est qu\u2019on pr\u00e9suppose souvent que ce qu&rsquo;on conna\u00eet du pass\u00e9 r\u00e9cent ou du pr\u00e9sent est valable pour une p\u00e9riode lointaine, et cette d\u00e9couverte en \u00e9tait un bel exemple. La r\u00e9partition de la faune change en fonction de diff\u00e9rents param\u00e8tres, tels que le climat. Au d\u00e9but du 19e si\u00e8cle, la documentation est limpide \u00e0 cet \u00e9gard&nbsp;: c&rsquo;est le caribou forestier qui est pr\u00e9sent dans cette zone-l\u00e0, qui n\u2019est pas particuli\u00e8rement dense, donc il ne fait pas l\u2019objet d\u2019une pr\u00e9dation particuli\u00e8rement soutenue par les Autochtones en pr\u00e9sence. Apr\u00e8s le milieu du 19e, le caribou se retire et est remplac\u00e9 par l\u2019orignal qui devient tr\u00e8s pr\u00e9sent. L\u2019orignal sera davantage chass\u00e9 \u00e9tant donn\u00e9 les nombreuses utilit\u00e9s de l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre information qui m\u2019a \u00e9tonn\u00e9e est le d\u00e9placement de la population d\u2019orignal. Nous pensons souvent que le d\u00e9placement de l\u2019orignal vers le Nord est d\u00fb \u00e0 l\u2019exploitation foresti\u00e8re qui le repoussait et qu\u2019il fuyait. Toutefois, j\u2019ai constat\u00e9 que la population d\u2019orignal traverse la ligne du partage des eaux avant la coupe foresti\u00e8re. Son d\u00e9placement pr\u00e9c\u00e8de donc le contact avec l\u2019exploitation foresti\u00e8re. Lorsque la zone sera utilis\u00e9e pour les activit\u00e9s foresti\u00e8res, on pourra observer une explosion d\u00e9mographique de l\u2019orignal. L\u2019orignal pr\u00e9f\u00e8re les for\u00eats jeunes, tandis que le caribou pr\u00e9f\u00e8re les for\u00eats plus vieilles. L&rsquo;histoire de la r\u00e9partition de l\u2019orignal dans le temps et l\u2019espace au Qu\u00e9bec est d\u2019ailleurs un sujet que j&rsquo;aimerais approfondir.<br><br>Une autre surprise est que je pensais trouver des archives t\u00e9moignant d\u2019une grande assimilation et que l\u2019\u00c9tat allait \u00eatre tr\u00e8s pr\u00e9sent dans mon espace \u00e0 l\u2019\u00e9tude. Comme mentionn\u00e9 plus t\u00f4t, le 19e si\u00e8cle est marqu\u00e9 par un \u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral qui met en place de nombreuses lois r\u00e9pressives telles que la Loi sur les Indiens de 1876. Ce n\u2019est pas ce que j\u2019ai trouv\u00e9 dans mes archives qui t\u00e9moignaient davantage d\u2019un dynamisme et d\u2019une souplesse des acteurs locaux face aux changements. Les Autochtones ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s proactifs dans les prises de d\u00e9cision d\u2019int\u00e9gration des pratiques amen\u00e9es par les missionnaires et ainsi dans la cr\u00e9ation de nouvelles pratiques alliant les deux cultures. Mes recherches ont ainsi permis de constater que les Algonquins-Anishnabek des lacs Abitibi et T\u00e9miscamingue avaient une plus grande agentivit\u00e9 que ce qui peut \u00eatre pr\u00e9sum\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CCT&nbsp;: Votre conf\u00e9rence du 19 avril s\u2019intitulait \u00ab&nbsp;Ces Autochtones r\u00e9put\u00e9s atemporels&nbsp;: Difficult\u00e9s autour de la d\u00e9finition des territoires collectifs&nbsp;\u00bb. L\u2019atemporalit\u00e9 est un concept r\u00e9current dans vos travaux. Pourquoi avez-vous choisi ce concept pour d\u00e9finir le traitement r\u00e9serv\u00e9 aux peuples autochtones et dans quelle mesure notre conception du temps nuit-elle \u00e0 notre compr\u00e9hension de l&rsquo;histoire autochtone?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>LI&nbsp;: C\u2019est effectivement un concept qui m&rsquo;int\u00e9resse beaucoup et qui m&rsquo;interpelle. Cet int\u00e9r\u00eat est n\u00e9 de mes recherches doctorales qui m\u2019ont mise face \u00e0 des conceptions et des pr\u00e9jug\u00e9s que je pouvais avoir. Je me suis rendu compte que ma vision \u00e9tait erron\u00e9e et j\u2019ai ainsi pu d\u00e9velopper une vision plus dynamique et complexe. En poursuivant les r\u00e9flexions entam\u00e9es pendant la recherche, je me suis rendu compte que beaucoup d\u2019entre nous plaquaient une certaine r\u00e9alit\u00e9 sur les Autochtones. Nous les concevons souvent comme \u00e9tant \u00e0 l\u2019\u00e9cart des changements culturels et que ce qui est valable pour une \u00e9poque tr\u00e8s lointaine le serait pour la p\u00e9riode contemporaine. Cette conception est, en quelque sorte, une trace d\u2019anciens paradigmes th\u00e9oriques qui existent notamment en anthropologie.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai donc d\u00e9cid\u00e9 de m\u2019attaquer \u00e0 la conception erron\u00e9e voulant que la r\u00e9alit\u00e9 des Autochtones devrait \u00eatre la m\u00eame que celle d\u2019une \u00e9poque tr\u00e8s lointaine. Les soci\u00e9t\u00e9s autochtones sont comme toutes les soci\u00e9t\u00e9s du monde, elles sont sujettes aux changements culturels et aux adaptations temporelles. Les placer dans un cadre traditionnel les confine \u00e0 un moule tr\u00e8s rigide. Ce moule emp\u00eache de concevoir que les Autochtones puissent int\u00e9grer des pratiques nouvelles, propres \u00e0 une \u00e9poque, comme peuvent le faire toutes les soci\u00e9t\u00e9s. Le fait de les placer dans un moule rigide peut avoir un effet sur leur fa\u00e7on de construire leur identit\u00e9. Certains chercheurs, comme Claude G\u00e9linas, ont d\u00e9montr\u00e9 que cette conception cr\u00e9e une sorte de chambre d\u2019\u00e9cho et que les Autochtones utilisent le cadre traditionnel pour se projeter sur la place publique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un contexte \u00e9tatique o\u00f9 le droit ancestral est important et partie prenante de la Loi constitutionnelle de 1982, cette projection d\u2019ancestralit\u00e9 sur les Autochtones complexifie leurs revendications. Les gouvernements ont alors l&rsquo;obligation d&rsquo;en tenir compte. Toutefois, la d\u00e9finition du droit ancestral se base sur la pr\u00e9sence des Autochtones avant le contact avec les Europ\u00e9ens. Pour faire valoir un droit ancestral, il faut d\u00e9montrer une continuit\u00e9 de la pratique qu&rsquo;on veut revendiquer, et donc une continuit\u00e9 qui remonterait \u00e0 une \u00e9poque \u201cpr\u00e9-contact\u201d. C\u2019est un exercice complexe, voire impossible \u00e0 demander aux Autochtones dans la majeure partie des cas. Le droit ancestral reste tout de m\u00eame souvent mobilis\u00e9 au Qu\u00e9bec. Sa pr\u00e9dominance dans le contexte qu\u00e9b\u00e9cois force le discours \u00e0 porter sur cette p\u00e9riode charni\u00e8re et sur une d\u00e9monstration de continuit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CCT&nbsp;: Justement, avez-vous un exemple de cette tension qui existe entre le droit ancestral et les cons\u00e9quences de cette projection d\u2019ancestralit\u00e9 sur des revendications actuelles?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>LI&nbsp;: On peut voir cette tension dans la gouvernance territoriale. Au 19e si\u00e8cle, les sources nous permettent de voir clairement une gouvernance territoriale familiale. Avant cette \u00e9poque, il est toutefois difficile de d\u00e9montrer quelle \u00e9tait la gouvernance du territoire \u00e9tant donn\u00e9 le peu de traces que nous avons de l\u2019\u00e9poque pr\u00e9-contact ou lors du contact. \u00c0 partir de la fin du 19e si\u00e8cle se cr\u00e9ent les conseils de bande, qui deviennent alors l\u2019organe politique reconnu pour les questions territoriales. Ce r\u00f4le est d\u2019ailleurs accentu\u00e9 par une mise en \u0153uvre concr\u00e8te de la loi sur les Indiens au 20e si\u00e8cle. Malgr\u00e9 que cet organe politique existe depuis peu, les conseils de bande se voient tout de m\u00eame oblig\u00e9s de se pr\u00e9senter comme \u00e9tant ancestraux. Cette obligation d\u00e9coule de la pr\u00e9pond\u00e9rance du droit ancestral au Qu\u00e9bec dans les revendications. Ils sont donc oblig\u00e9s de mettre de l&rsquo;avant un r\u00e9cit qui historicise le pr\u00e9sent pour satisfaire les exigences du droit.<\/p>\n\n\n\n<p>En for\u00e7ant les bandes \u00e0 se projeter ainsi, le droit cr\u00e9e un contexte o\u00f9 elles se retrouvent en comp\u00e9tition les unes avec les autres dans leurs revendications territoriales. Chaque bande tente de revendiquer le plus large territoire possible afin d\u2019en obtenir un minimum. Il est toutefois difficile de prouver de fa\u00e7on exacte l\u2019appartenance de ces territoires \u00e9tant donn\u00e9 qu&rsquo;ils \u00e9taient autrefois divis\u00e9s par famille. C\u2019est ce morcellement qui rend les revendications difficiles \u00e9tant donn\u00e9 que ce n\u2019est pas une unit\u00e9 globale et que les conseils de bande doivent revendiquer le territoire en tant qu\u2019unit\u00e9 globale. On demande aux Autochtones de projeter les collectivit\u00e9s actuelles sur un pass\u00e9 qui n\u2019\u00e9tait pas organis\u00e9 comme tel.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CCT&nbsp;: L\u2019histoire autochtone est souvent \u00e9crite par des allochtones. Cette r\u00e9alit\u00e9 pose un d\u00e9fi. Nous avons tout \u00e0 l\u2019heure abord\u00e9 le d\u00e9fi de la temporalit\u00e9. Pouvez-vous identifier d\u2019autres d\u00e9fis auxquels un allochtone pourrait faire face, ou des obstacles qui pourraient \u00eatre rencontr\u00e9s lors de l\u2019\u00e9criture? Avez-vous des solutions \u00e0 proposer pour une \u00e9criture de l\u2019histoire autochtone?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>LI&nbsp;: Je pense que la cl\u00e9 de la r\u00e9ponse vient de quelle d\u00e9finition nous donnons \u00e0 l\u2019expression \u00ab&nbsp;\u00e9crire de l&rsquo;histoire&nbsp;\u00bb. En fait, et d\u00e9pendamment de la r\u00e9ponse qu&rsquo;on donne, il y aurait plusieurs solutions. D&rsquo;abord, la premi\u00e8re chose qui m&rsquo;est venue en t\u00eate en attendant votre question, c&rsquo;est que l\u2019histoire autochtone n\u2019est pas seulement \u00e9crite par les allochtones. Beaucoup d\u2019intervenants de diff\u00e9rentes communaut\u00e9s sont tr\u00e8s actifs dans la pr\u00e9servation de l\u2019histoire autochtone et dans son \u00e9criture, notamment avec la cr\u00e9ation de mus\u00e9es ou de centres de documentation. La r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une histoire autochtone \u00e9crite par les allochtones est surtout vraie dans les milieux universitaires et professionnels. Il y a effectivement tr\u00e8s peu d&rsquo;historiens professionnels autochtones qui \u00e9crivent pour un public g\u00e9n\u00e9ral. La sous-repr\u00e9sentation des Autochtones est d\u2019ailleurs une probl\u00e9matique pr\u00e9sente pour beaucoup de corps professionnels.<\/p>\n\n\n\n<p>Le savoir historique produit en contexte universitaire reste avant tout \u00e9crit par des allochtones, m\u00eame si cela pourrait changer \u00e0 l&rsquo;avenir. Quelle que soit l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;historien.ne, lorsqu\u2019on \u00e9crit l\u2019histoire, il y a toujours une forme d\u2019alt\u00e9risation qui se produit \u00e9tant donn\u00e9 que nous avons toujours une distance avec notre sujet, que ce soit par la p\u00e9riode historique ou encore par l\u2019espace g\u00e9ographique. Aussi, nous ne sommes que tr\u00e8s rarement les gens concern\u00e9s dans notre recherche. Si nous \u00e9crivons l\u2019histoire des p\u00e9nitenciers, nous n\u2019avons pas besoin d\u2019\u00eatre nous-m\u00eames prisonniers.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Texte de Camille Champagne-Tremblay, \u00e9tudiante \u00e0 la ma\u00eetrise en histoire (UQAM)<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Leila Inksetter est professeure au D\u00e9partement de sociologie de l&rsquo;UQAM et a v\u00e9cu une bonne partie de sa vie en Abitibi-T\u00e9miscamingue, o\u00f9 elle a notamment oeuvr\u00e9 comme arch\u00e9ologue. 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