{"id":6784,"date":"2020-04-14T15:03:05","date_gmt":"2020-04-14T19:03:05","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=6784"},"modified":"2020-04-15T12:30:58","modified_gmt":"2020-04-15T16:30:58","slug":"entrevue-avec-jarrett-rudy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs-test.uqam.ca\/index.php\/2020\/04\/14\/entrevue-avec-jarrett-rudy\/","title":{"rendered":"Entrevue avec Jarrett Rudy"},"content":{"rendered":"\n<p><em>L\u2019\u00e9quipe du Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment boulevers\u00e9e par la nouvelle du d\u00e9c\u00e8s de notre ami et coll\u00e8gue Jarrett Rudy. Afin de lui rendre un premier hommage, dans l\u2019attente de circonstances plus favorables \u00e0 l\u2019expression de notre grande reconnaissance, nous publions de nouveau cette entrevue qu\u2019il a donn\u00e9e \u00e0 Cory Verbauwhede pour le compte du blogue du CHRS. Jarrett y pr\u00e9sente son parcours intellectuel, en rappelant les principales \u00e9tapes de sa formation et de sa carri\u00e8re. Il rend compte de ses influences th\u00e9oriques et de la d\u00e9marche qui l\u2019a men\u00e9 \u00e0 formuler des projets de recherche originaux sur la consommation d\u2019alcool et de tabac et la r\u00e9gulation du temps.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sa grande contribution \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019alcool et du tabac est \u00e9videmment bien connue des historiens et des historiennes du Qu\u00e9bec et du Canada. Plus r\u00e9cente, sa r\u00e9flexion tr\u00e8s stimulante sur la normalisation de l\u2019heure \u00ab \u00e0 travers l\u2019espace \u00bb, et ses liens avec la transformation des relations de pouvoir et la formation de l\u2019\u00c9tat, l\u2019est peut-\u00eatre moins. Cette entrevue permet d\u2019en apprendre davantage sur ce projet de recherche qui \u00e9tait l\u2019un des plus originaux et des plus importants \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 men\u00e9s r\u00e9cemment en histoire du Qu\u00e9bec.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ceux et celles qui ont eu l\u2019immense plaisir de le conna\u00eetre entendront sa voix chaleureuse et verront se dessiner son visage lumineux au fil de l\u2019entrevue. Ils et elles reconna\u00eetront aussi la grande g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de Jarrett qui avait cette capacit\u00e9 de faire abstraction de lui-m\u00eame pour voir le monde \u00e0 travers les yeux des autres, et notamment des personnes marginalis\u00e9es. Ils et elles se rappelleront \u00e0 quel point sa personnalit\u00e9 \u00e9tait \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 son projet d\u2019histoire culturelle qui visait \u00e0 rendre compte des formes d\u2019oppression fond\u00e9es sur la classe, le genre ou la race du point de vue des personnes qui les ont subies et qui les ont combattues.&nbsp;<\/em><br><\/p>\n\n\n\n<p><em>Jarrett, la personne comme l\u2019historien, est irrempla\u00e7able. Il nous manquera terriblement.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Adieu cher ami,<br>Martin<\/p>\n\n\n\n<p><em>Martin Petitclerc,<br>Pour l\u2019\u00e9quipe du Centre d\u2019histoire de r\u00e9gulations sociales<\/em><\/p>\n\n\n\n<p style=\"color:#a33b3b\" class=\"has-text-color\"> <a href=\"https:\/\/chrs-test.uqam.ca\/index.php\/2018\/07\/18\/entretien-avec-jarrett-rudy\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Lire la version originale de l'entretien en anglais (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">Lire la version originale de l&rsquo;entretien en anglais<\/a>  <\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>Entrevue avec Jarrett Rudy<\/strong><br>5 juillet 2018<\/h4>\n\n\n\n<p>Jarrett Rudy, professeur d\u2019histoire du Qu\u00e9bec et du Canada \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 McGill, est l\u2019auteur de <em>The Freedom to Smoke: Tobacco Consumption and Identity<\/em> (McGill-Queen\u2019s University Press, 2005). Il a \u00e9t\u00e9 codirecteur de <em>Quebec Questions: Quebec Studies for the Twentieth Century<\/em> (Oxford University Press, 2011 et 2016) et co-responsable de la collection <em>\u00c9tudes d\u2019histoire du Qu\u00e9bec<\/em>, chez McGill-Queen\u2019s University Press.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cory Verbauwhede<\/strong> : <strong>Parlez-nous un peu de votre parcours universitaire.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jarrett Rudy<\/strong> : Pour r\u00e9sumer, je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019\u00e9tude des grandes structures qui sous-tendent la vie quotidienne et \u00e0 la mani\u00e8re dont les gens interagissent avec celles-ci. Au doctorat, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 plong\u00e9 dans la nouvelle histoire culturelle des ann\u00e9es 1990, dont le projet \u00e9tait de porter une grande attention au sens que les gens du pass\u00e9 ont donn\u00e9 \u00e0 leur propre existence. Souhaitant aller au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00e9tude des nombreuses traces laiss\u00e9es par les puissants, nous voulions mieux comprendre les objets, les rituels et les pratiques culturelles des moins nantis. Cette nouvelle sous-discipline \u00e9tait tr\u00e8s \u00e0 la mode lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 mes \u00e9tudes doctorales en 1994.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais auparavant r\u00e9alis\u00e9 un m\u00e9moire de ma\u00eetrise sur les brasseries Sleeman de Guelph, en Ontario. Dans cette \u00e9tude, je m\u2019\u00e9tais grandement int\u00e9ress\u00e9 aux d\u00e9bats culturels sur la prohibition dans cette ville. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la bi\u00e8re \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme un breuvage du souper par les descendants d&rsquo;immigrants allemands tandis qu\u2019elle \u00e9tait per\u00e7ue, de l\u2019autre, comme un \u00ab vice \u00bb par les partisans de la prohibition. Au moment de mon arriv\u00e9e \u00e0 McGill en 1994, mon \u00e9tat d\u2019esprit \u00e9tait donc d\u2019aborder le tabagisme comme un rituel culturel. Je m\u2019int\u00e9ressais \u00e0 la fa\u00e7on dont la production industrielle de la cigarette avait chang\u00e9 la signification culturelle du tabagisme \u00e0 Montr\u00e9al. Il a cependant fallu un certain temps pour bien d\u00e9finir mon approche. Je pensais d\u2019abord na\u00efvement faire une histoire des entreprises du tabac, mais c\u2019\u00e9tait impossible puisque je n\u2019avais pas acc\u00e8s \u00e0 leurs archives!<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai alors chang\u00e9 mon angle d\u2019approche et tent\u00e9 d\u2019aborder mon sujet comme un objet des relations de travail. C&rsquo;est ainsi que je suis tomb\u00e9 sur le <em>Cigar Makers\u2019 Official Journal<\/em>, le journal du syndicat des travailleurs du cigare, le Cigar Makers\u2019 International Union of America. J\u2019ai vu beaucoup de choses sur les gr\u00e8ves et les lock-out, mais sans trouver l&rsquo;\u00e9tincelle que je cherchais. Puis, un jour, j\u2019ai lu les d\u00e9clarations des repr\u00e9sentants de la section locale de Montr\u00e9al qui d\u00e9non\u00e7aient l&rsquo;usage du tabac canadien. Pour eux, il s\u2019agissait d\u2019une \u00ab mauvaise herbe \u00bb si \u00ab ex\u00e9crable \u00bb et \u00ab horrible \u00bb qu\u2019il fallait la retirer du march\u00e9. Fait int\u00e9ressant, cet avis faisait \u00e9cho \u00e0 des plaintes publi\u00e9es dans les revues de l\u2019industrie du tabac au sujet de produits canadiens si \u00ab ex\u00e9crables \u00bb qu\u2019il fallait les rendre ill\u00e9gaux. J&rsquo;ai su alors que j&rsquo;avais trouv\u00e9 mon sujet. Quelque chose de fondamental m\u2019avait \u00e9chapp\u00e9 et je voulais le comprendre. \u00ab Le pass\u00e9 est un pays \u00e9tranger \u00bb, comme on dit\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>En creusant plus loin, j&rsquo;ai d\u00e9couvert que le tabac canadien \u00e9tait en fait un produit canadien-fran\u00e7ais. Il y avait une grande divergence d\u2019opinions sur sa qualit\u00e9 et m\u00eame sur ses consommateurs. Ce tabac tirait son odeur distincte du fait qu\u2019il s\u2019agissait de la deuxi\u00e8me ou troisi\u00e8me r\u00e9colte des fermiers canadiens-fran\u00e7ais. Compos\u00e9 de diff\u00e9rentes souches, il \u00e9tait r\u00e9colt\u00e9 et s\u00e9ch\u00e9 de mani\u00e8re irr\u00e9guli\u00e8re. Son go\u00fbt et son odeur contrastaient avec ceux des produits standardis\u00e9s de l\u2019industrie disponibles \u00e0 Montr\u00e9al. Pour certains, ces qualit\u00e9s distinctives du tabac canadien-fran\u00e7ais \u00e9voquaient \u00ab la patrie \u00bb. Des politiciens importants comme Henri Bourassa le fumaient, affirmant ainsi d\u2019une fa\u00e7on non verbale leur identit\u00e9 \u00e0 travers ce produit. Cependant, alors que de nombreux Canadiens fran\u00e7ais migraient vers Montr\u00e9al, plusieurs se sont rendus compte que leur tabac n\u2019y avait pas de connotation patriotique et qu\u2019il \u00e9tait plut\u00f4t per\u00e7u comme \u00e9tant \u00ab r\u00e9trograde \u00bb et m\u00eame \u00ab&nbsp;non-civilis\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces d\u00e9couvertes m&rsquo;ont conduit \u00e0 lire les travaux portant sur ce que signifie la valeur d\u2019une marchandise : <em>The Social Life of Things<\/em> de Arjun Appadurai, <em>Nature\u2019s Metropolis<\/em> de William Cronon (sur l\u2019histoire environnementale de Chicago), et <em>Civic Wars<\/em> de Mary Ryan (sur les d\u00e9fil\u00e9s r\u00e9publicains et les premiers d\u00e9bats sur les valeurs, l&rsquo;architecture et les espaces urbains). Ces travaux ont en commun d\u2019\u00e9tudier la valeur que l\u2019on accorde aux marchandises et aux rituels. Cela m&rsquo;a \u00e9galement amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur la signification du lib\u00e9ralisme, de m\u00eame que la fa\u00e7on dont les marchandises contribuent \u00e0 sa construction et sa pr\u00e9servation. Je me suis inspir\u00e9 \u00e9galement de travaux de Jean-Marie Fecteau et de Ian McKay qui \u00e9crivaient au m\u00eame moment sur le lib\u00e9ralisme. De plus, dans <em>Smoking in British Popular Culture<\/em>, l&rsquo;historien Matthew Hilton avait d\u00e9montr\u00e9 le lien entre le rituel associ\u00e9 \u00e0 l\u2019acte de fumer et le lib\u00e9ralisme du XIXe si\u00e8cle. Selon lui, ce rituel produisait des hi\u00e9rarchies, des inclusions et des exclusions \u00e0 partir des m\u00eames marqueurs sociaux que le lib\u00e9ralisme. Ce n&rsquo;\u00e9tait donc pas un hasard si le fumeur id\u00e9al \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque l\u2019homme de la classe moyenne sup\u00e9rieure. Souvenez-vous, pour prendre un autre exemple, que les suffragettes ont revendiqu\u00e9 le droit de fumer!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV<\/strong> : <strong>Comment la relation entre tabagisme et lib\u00e9ralisme a-t-elle \u00e9volu\u00e9 apr\u00e8s la p\u00e9riode couverte par votre livre?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>JR<\/strong> : Deux tendances fortes ont contribu\u00e9 \u00e0 invalider la croyance qu\u2019il y avait quelque chose comme une \u00ab libert\u00e9 \u00bb de fumer. Le premier coup est survenu lors de la publication d\u2019\u00e9tudes s\u00e9rieuses sur les effets n\u00e9fastes de la fum\u00e9e secondaire au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. \u00c9tant donn\u00e9 que la libert\u00e9 des uns est limit\u00e9e par celle des autres dans une soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale, cette fronti\u00e8re est certainement d\u00e9pass\u00e9e lorsqu\u2019on nuit \u00e0 la sant\u00e9 d\u2019autrui. Le droit de fumer est donc devenu une affirmation de moins en moins d\u00e9fendable dans une soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me coup est venu en 1988-1989 avec les d\u00e9clarations de la direction de la Sant\u00e9 publique am\u00e9ricaine au sujet de la d\u00e9pendance cr\u00e9\u00e9e par les cigarettes. Apr\u00e8s cette d\u00e9claration, il devenait tr\u00e8s difficile de soutenir la fiction qu\u2019il y avait une libert\u00e9 de fumer. De plus, les effets du tabagisme sur la sant\u00e9 repr\u00e9sentent une d\u00e9pense publique dans les pays o\u00f9 il existe une forme ou une autre de plan national de sant\u00e9. L\u2019Imperial Tobacco a eu une premi\u00e8re r\u00e9action brutale \u00e0 ce constat puisque la compagnie a soutenu qu\u2019en fumant davantage, les gens d\u00e9c\u00e8deraient plus t\u00f4t, entra\u00eenant une diminution des d\u00e9penses publiques pour les soins de sant\u00e9 de longue dur\u00e9e!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV<\/strong> : <strong>Les habitudes de tabagisme des Qu\u00e9b\u00e9coises et des Qu\u00e9b\u00e9cois se d\u00e9marquent-elles dans votre recherche?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>JR<\/strong> : Il est vrai que le Qu\u00e9bec a eu l&rsquo;un des taux de tabagisme les plus \u00e9lev\u00e9s de toutes les provinces du Canada. D\u2019abord, cela peut \u00eatre expliqu\u00e9 par le fait que le mouvement antitabac nord-am\u00e9ricain est n\u00e9 d&rsquo;un type particulier de protestantisme qui avait peu d\u2019influence au Qu\u00e9bec. Ensuite, les taux \u00e9lev\u00e9s de tabagisme \u00e9taient probablement li\u00e9s \u00e0 la condition socio-\u00e9conomique des Qu\u00e9b\u00e9cois francophones puisque fumer des cigarettes \u00e9tait alors un plaisir bon march\u00e9. Le fait que l\u2019industrie canadienne du tabac \u00e9tait principalement \u00e9tablie au Qu\u00e9bec et qu\u2019elle fournissait plusieurs emplois \u00e0 sa population explique probablement, enfin, la plus grande popularit\u00e9 du tabagisme dans la province.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle qu\u2019en soit la raison, l&rsquo;industrie du tabac a certainement cru que les Qu\u00e9b\u00e9coises et les Qu\u00e9b\u00e9cois \u00e9taient plus favorables au tabac que les personnes des autres provinces. Les grandes compagnies canadiennes du tabac voulaient ainsi que les causes judiciaires soient toutes entendues au Qu\u00e9bec. Pour donner un exemple, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 contest\u00e9s au Qu\u00e9bec, certains articles de la <em>Loi r\u00e9glementant les produits du tabac<\/em> ont finalement \u00e9t\u00e9 invalid\u00e9s par la Cour supr\u00eame en 1988. Des dirigeants syndicaux et des politiciens qu\u00e9b\u00e9cois ont \u00e9galement d\u00e9fendu l&rsquo;industrie du tabac. Notons toutefois que le taux de tabagisme au Qu\u00e9bec est maintenant plus pr\u00e8s de la moyenne canadienne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV <\/strong>: <strong>Vous avez \u00e9galement travaill\u00e9 sur les rapports entre les concepts de temps et de modernit\u00e9 au Qu\u00e9bec.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>JR<\/strong> : Oui, je travaille actuellement sur une histoire de l\u2019indication du temps (\u00ab&nbsp;<em>time-telling&nbsp;<\/em>\u00bb) au Canada-Est et au Qu\u00e9bec, des ann\u00e9es 1840 aux ann\u00e9es 1970. Je m\u2019int\u00e9resse particuli\u00e8rement aux efforts pour institutionnaliser de grands syst\u00e8mes d\u2019indication du temps et leurs impacts sur la m\u00e9diation des relations sociales. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 par trois corpus th\u00e9oriques diff\u00e9rents. Tout d&rsquo;abord, comme beaucoup d&rsquo;universitaires de gauche, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 par le texte \u00ab Time, Work-Discipline, and Industrial Capitalism \u00bb de E. P. Thompson. Son travail a inspir\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019historiens et d&rsquo;historiennes du travail \u00e0 penser aux horloges comme des instruments de contr\u00f4le social de la classe ouvri\u00e8re. Dans un registre diff\u00e9rent, des sociologues comme Anthony Giddens et Zygmunt Bauman ont soulign\u00e9 l&rsquo;importance de la standardisation du temps pour comprendre la nature structurante et globale de l&rsquo;exp\u00e9rience de la modernit\u00e9. Sur le plan th\u00e9orique, l\u2019heure normale (\u00ab&nbsp;<em>standard time&nbsp;\u00bb<\/em>) a repr\u00e9sent\u00e9 une transformation dramatique de l&rsquo;autorit\u00e9 puisque le temps n&rsquo;\u00e9tait plus consid\u00e9r\u00e9 comme une cr\u00e9ation divine se manifestant \u00e0 travers la nature. C&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t un marqueur public issu de la technologie humaine (les horloges) qui s\u2019est r\u00e9pandu gr\u00e2ce au r\u00e9seau ferroviaire. Enfin, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 par des auteurs postcoloniaux qui r\u00e9fl\u00e9chissaient \u00e0 la mani\u00e8re dont les id\u00e9es se propagent dans les espaces coloniaux. Puisque j&rsquo;ai entrepris ce projet au d\u00e9but de mon mandat en tant que directeur du Programme d&rsquo;\u00e9tudes sur le Qu\u00e9bec de l\u2019Universit\u00e9 McGill, je voulais vraiment \u00e9tendre mes recherches au-del\u00e0 de Montr\u00e9al et \u00e9tudier l\u2019ensemble de la province.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV<\/strong> : <strong>Comment avez-vous proc\u00e9d\u00e9?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>JR<\/strong> : Je me suis d\u2019abord pos\u00e9 les \u00ab questions qu\u00e9b\u00e9coises \u00bb fondamentales : comment les Qu\u00e9b\u00e9coises et Qu\u00e9b\u00e9cois en sont-ils venus \u00e0 int\u00e9grer une seule conception du temps bas\u00e9e sur l\u2019horloge? Comment la diffusion du \u00ab temps \u00e0 travers l&rsquo;espace \u00bb s\u2019est-elle manifest\u00e9e sur le territoire immense qui est celui du Qu\u00e9bec d\u2019aujourd\u2019hui? Quels syst\u00e8mes de temps existaient au Qu\u00e9bec avant l&rsquo;heure normale? Quelles sont les organisations qui ont impos\u00e9 ce nouveau rapport au temps? Comment les \u00e9glises, dont l&rsquo;\u00c9glise catholique, ont-elles r\u00e9agi? Quel a \u00e9t\u00e9 le r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat? Est-ce que l&rsquo;histoire qu\u00e9b\u00e9coise de la normalisation du temps a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8re et unique?<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, l\u2019heure normale a une longue histoire dans l&rsquo;historiographie nationaliste canadienne. Le r\u00e9cit habituel tourne autour de l&rsquo;ing\u00e9nieur des chemins de fer Sandford Fleming qui, dit-on, a invent\u00e9 l&rsquo;heure normale dans les ann\u00e9es 1870, alors que chaque ville avait sa propre heure (tout comme aux \u00c9tats-Unis). Le 18 novembre 1883 (la \u00ab journ\u00e9e des deux midis \u00bb), les compagnies de chemins de fer nord-am\u00e9ricains ont adopt\u00e9 l&rsquo;heure normale. Selon ce conte nationaliste, les gouvernements auraient officialis\u00e9 l\u2019initiative des compagnies lors d&rsquo;une conf\u00e9rence internationale tenue \u00e0 Washington en 1884. Cet accord aurait donc \u00e9t\u00e9 en grande partie le produit de la diplomatie de Fleming. Le Canada \u00e9tait en d\u2019autres termes sur la carte!<\/p>\n\n\n\n<p>Sceptique par rapport \u00e0 ce r\u00e9cit de la construction de la nation, j\u2019ai tent\u00e9 sans succ\u00e8s de trouver la l\u00e9gislation qui aurait impos\u00e9 l\u2019heure normale au Canada. C\u2019est que la mise en place des fondements juridiques de l\u2019heure normale a \u00e9t\u00e9 un processus long et d\u2019une grande complexit\u00e9. Tous les efforts du f\u00e9d\u00e9ral pour imposer l\u2019heure normale ont \u00e9chou\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Les agences f\u00e9d\u00e9rales locales adoptaient plut\u00f4t l\u2019heure \u00e9tablie par les instances gouvernementales inf\u00e9rieures en fonction des n\u00e9cessit\u00e9s de leurs activit\u00e9s. D\u2019ailleurs, la population n\u2019\u00e9tait pas tenue de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 cette heure locale. Pour l&rsquo;essentiel, cette conception lib\u00e9rale (non interventionniste) du temps a fait en sorte que le d\u00e9bat sur l\u2019heure s\u2019est manifest\u00e9 dans la sph\u00e8re des relations de pouvoir quotidiennes. En consultant leur propre montre, les juges pouvaient d\u00e9terminer l\u2019heure de fonctionnement de leur tribunal, les enseignants celle de leur \u00e9cole et les gestionnaires et propri\u00e9taires d\u2019usine celle de leur manufacture. Ce n&rsquo;\u00e9tait donc pas un ph\u00e9nom\u00e8ne uniforme. Au d\u00e9but du XX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, les employeurs \u00e9taient accus\u00e9s de \u00ab jouer avec l\u2019heure \u00bb et les \u00e9l\u00e8ves et les parents se plaignaient du fait que les horloges des enseignantes n\u2019affichaient pas la bonne heure. Certaines enseignantes ont m\u00eame perdu leur emploi pour cette raison.<\/p>\n\n\n\n<p>Le syst\u00e8me lib\u00e9ral a rendu la situation tr\u00e8s compliqu\u00e9e pour les groupes qui tentaient de choisir une heure. En 1923, par exemple, plusieurs entreprises ont adopt\u00e9 l\u2019heure d\u2019\u00e9t\u00e9, ce qui n\u2019\u00e9tait pas le cas des villes de Montr\u00e9al et de Verdun. De leur c\u00f4t\u00e9, Outremont et Westmount se sont ajust\u00e9es au temps des entreprises. L&rsquo;\u00c9glise catholique a opt\u00e9 quant \u00e0 elle pour l\u2019heure de la ville de Montr\u00e9al. L&rsquo;\u00eele de Montr\u00e9al \u00e9tait donc une mosa\u00efque de fuseaux horaires diff\u00e9rents selon les municipalit\u00e9s et les institutions! La complexit\u00e9 de l\u2019exercice du pouvoir local a fait en sorte qu\u2019il \u00e9tait bien insuffisant de s\u2019en remettre au r\u00e9cit nationaliste de la diplomatie de Fleming, \u00e0 la th\u00e9orie sociologique ou \u00e0 l\u2019analyse thompsonnienne de la discipline du temps et du travail pour comprendre l\u2019histoire de la standardisation du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme dans mon analyse du tabagisme, j&rsquo;ai tent\u00e9 de suivre les tendances culturelles en circulation. Cela impliquait d\u2019explorer les fa\u00e7ons dont l&rsquo;\u00c9tat, l&rsquo;\u00c9glise catholique, les usines et les \u00e9coles cherchaient \u00e0 affirmer leur conception du temps. Cette exploration m&rsquo;a amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 des technologies (au sens large) qui tentaient d\u2019institutionnaliser le temps et communiquer des informations temporelles. Comment les indications quotidiennes sur le temps \u00e9taient-elles exprim\u00e9es dans l&rsquo;espace? Les cloches de l&rsquo;\u00c9glise catholique, les t\u00e9l\u00e9graphes, les chemins de fer, la l\u00e9gislation, la radio et la t\u00e9l\u00e9vision ont structur\u00e9 les d\u00e9bats d&rsquo;une mani\u00e8re qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 clairement saisie dans les \u00e9crits historiques et sociologiques. Comment les peuples autochtones percevaient-ils le temps exprim\u00e9 par les cloches des missionnaires et des nouvelles paroisses \u00e9tablies au Qu\u00e9bec au cours de la seconde moiti\u00e9 du XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle? Pourquoi un grand nombre d&rsquo;horloges publiques ont-elles \u00e9t\u00e9 install\u00e9es sur des b\u00e2timents \u00e0 travers le Qu\u00e9bec au tournant du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle? Quelle a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;importance de l&rsquo;av\u00e8nement de la t\u00e9l\u00e9vision lorsque la r\u00e9gion de l\u2019est du Qu\u00e9bec alternait entre l\u2019heure normale de l\u2019Est et celle de l\u2019Atlantique?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV<\/strong> : <strong>Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur votre lien avec le Centre d&rsquo;histoire des r\u00e9gulations sociales (CHRS) et votre implication dans d&rsquo;autres centres?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>JR<\/strong> : Ma relation avec le CHRS remonte \u00e0 loin. \u00c0 mon arriv\u00e9e \u00e0 McGill, je suis devenu membre du Groupe d\u2019histoire de Montr\u00e9al (GHM). Ces deux centres ont organis\u00e9 \u00e0 quelques reprises des conf\u00e9rences du 1<sup>er<\/sup> mai sur des questions comme la culture et l&rsquo;histoire du droit. Il y avait beaucoup de chevauchements. Lors de ces rencontres, nous mettions nos ressources en commun pour r\u00e9fl\u00e9chir de fa\u00e7on critique au pass\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;histoire sociale du Qu\u00e9bec. Cela ne veut pas dire que nous partagions les m\u00eames perspectives. Jean-Marie Fecteau avait une approche davantage \u00ab top-down \u00bb et foucaldienne. Il s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 l\u2019analyse des relations de pouvoir. En revanche, notre groupe \u00e9tait influenc\u00e9 par diff\u00e9rentes tendances de l&rsquo;histoire sociale qui adoptaient des approches \u00ab bottom-up \u00bb. Certains membres mobilisaient une perspective thompsonienne, c\u2019est-\u00e0-dire centr\u00e9e sur l\u2019\u00e9tude de la fa\u00e7on dont les gens construisaient leur propre monde. Ces distinctions entre les deux groupes se sont estomp\u00e9es au fil des ans. Par exemple, Jean-Marie a red\u00e9fini sa conception de la \u00ab r\u00e9gulation sociale \u00bb dans son livre paru en 2004, <em>La Libert\u00e9 du pauvre<\/em>. Il s\u2019agissait d\u2019une analyse extr\u00eamement complexe de la fa\u00e7on dont les r\u00e8gles et les r\u00e9gulations fa\u00e7onnent notre vie quotidienne. Le CHRS a toujours eu un dynamisme exceptionnel, ce qui lui vient en partie du fait qu&rsquo;il attire des chercheuses et des chercheurs qui pensent que le changement social et l&rsquo;histoire vont n\u00e9cessairement de pair.<\/p>\n\n\n\n<p>Des groupes comme le CHRS et le GHM cr\u00e9ent des milieux de vie intellectuelle pour les historiennes et les historiens. Ils jouent un r\u00f4le crucial pour le renouvellement de la discipline. Il est \u00e9galement important qu&rsquo;il y ait plusieurs approches. L&rsquo;analyse de genre \u00e9tait l\u2019un des angles morts du CHRS lorsque Jean-Marie Fecteau en \u00e9tait le directeur. Plus largement, la diversit\u00e9 culturelle dans la profession historienne est un probl\u00e8me \u00e0 Montr\u00e9al et au Qu\u00e9bec, et m\u00eame au Canada. Cette situation est dramatique aux congr\u00e8s de l&rsquo;Institut d&rsquo;histoire de l&rsquo;Am\u00e9rique fran\u00e7aise (IHAF) : on n\u2019y trouve peut-\u00eatre qu\u2019une ou deux personnes racis\u00e9es. Il y a cependant des signes d&rsquo;am\u00e9lioration. Steven High et le Centre d&rsquo;histoire orale et de r\u00e9cits num\u00e9ris\u00e9s (CHORN) de l&rsquo;Universit\u00e9 Concordia ont r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019impr\u00e9gner de la diversit\u00e9 et du pluralisme qui caract\u00e9risent Montr\u00e9al. Ce centre a mis en place des groupes de travail de membres de communaut\u00e9s culturelles qui ont fui des g\u00e9nocides (Ha\u00eftiens, Cambodgiens, Vietnamiens, Juifs). Il a form\u00e9 ces groupes aux m\u00e9thodes de l\u2019histoire orale pour qu\u2019ils puissent produire leur propre r\u00e9cit historique. Concordia est \u00e0 l\u2019origine d\u2019un autre exemple inspirant : apr\u00e8s un cours centr\u00e9 sur l\u2019analyse du fonds du Negro Community Center aux archives de l\u2019universit\u00e9, une exposition a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e au Liberty Hall de l&rsquo;Universal Negro Improvement Association dans la Petite-Bourgogne. L\u2019exposition \u00e9tait constitu\u00e9e de documents d\u2019archives divers, dont des photos, en plus de pr\u00e9senter les affiches et les textes produits par les \u00e9tudiants et les \u00e9tudiantes. De nombreux membres de la communaut\u00e9 ont particip\u00e9 aux activit\u00e9s de l\u2019exposition en partageant des informations pr\u00e9cieuses sur les photos et les documents. Cet \u00e9norme succ\u00e8s, bas\u00e9 sur une solide documentation, a m\u00eame contribu\u00e9 \u00e0 enrichir la m\u00e9moire et les archives de la communaut\u00e9.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Voir:<br><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><a href=\"http:\/\/www.mqup.ca\/freedom-to-smoke--the-products-9780773529113.php\"><em>The Freedom to Smoke: Tobacco Consumption and Identity<\/em><\/a><em>,&nbsp;<\/em>McGill-Queen\u2019s University Press, 2005.<\/li><li>\u201cMaternalisme, conflit de classe et les d\u00e9buts de l\u2019heure avanc\u00e9e \u00e0 Trois-Rivi\u00e8res, de 1918 \u00e0 1937\u201d, <em>Revue d\u2019histoire de l\u2019Am\u00e9rique fran\u00e7aise<\/em>, Vol. 66, No 3-4 (hiver-printemps 2013): 395-417.<\/li><li>\u201cDo You Have the Time? Modernity, Democracy, and the Beginnings of Daylight Saving Time in Montreal, 1907\u20131928\u201d, <em>Canadian Historical Review<\/em>, Vol. 93, No 4 (D\u00e9c. 2012): 531-554.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/chrs-test.uqam.ca\/?p=4496\">To read the English version.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019\u00e9quipe du Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment boulevers\u00e9e par la nouvelle du d\u00e9c\u00e8s de notre ami et coll\u00e8gue Jarrett Rudy. 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